Enseignement supérieur : un front étudiant uni contre le projet de loi 59.24
Enseignement supérieur : un front étudiant uni contre le projet de loi 59.24
À la veille de son examen en Conseil du gouvernement, le projet de loi 59.24 sur l’enseignement supérieur, la recherche scientifique et l’innovation provoque une mobilisation étudiante d’envergure. Trois grandes coordinations nationales se sont unies pour dénoncer un texte qu’elles jugent « précipité, régressif et menaçant pour leurs droits fondamentaux ». Entre suppression d’acquis historiques, craintes de privatisation et absence de concertation, décryptage d’une contestation qui s’annonce comme l’un des enjeux majeurs de la rentrée universitaire 2025-2026.
Une coordination nationale inédite
Face au projet de loi 59.24, les étudiants ont choisi l’unité. Une coordination nationale unifiée rassemble désormais :
- La Coordination nationale des étudiants ingénieurs du Maroc
- Le Comité national des étudiants en médecine, médecine dentaire et pharmacie du Maroc
- L’Union nationale des étudiants du Maroc
Dans un communiqué publié le 27 août, ces organisations expriment leur « profonde inquiétude » face à un texte adopté dans un « contexte mouvementé », marqué par « l’absence de volonté politique de réformer véritablement le secteur ». Leur principale critique ? L’exclusion des étudiants, professeurs et personnels universitaires du processus d’élaboration de cette réforme pourtant structurante.
Des acquis constitutionnels menacés
Le cœur de la contestation porte sur la disparition d’articles fondamentaux de la loi 01.00 promulguée en 2000. Les articles 71 et 72, en particulier, garantissaient aux étudiants le droit de s’organiser au sein de leurs établissements et de gérer leurs affaires internes via des organes représentatifs : associations, conseils, bureaux d’étudiants.
Pour les coordinations, la suppression de ces dispositions constitue une régression majeure, d’autant plus que la Constitution de 2011 reconnaît explicitement la liberté d’expression, de réunion et d’association. « Cette démarche entre en contradiction avec l’esprit et les dispositions de notre Loi fondamentale, qui a permis au Maroc de franchir un cap décisif en matière de garantie des droits et libertés », soulignent-elles.
Un accord récent balayé
Le paradoxe est d’autant plus marquant qu’il y a moins d’un an, le ministère de l’Enseignement supérieur signait un procès-verbal d’accord officiel avec les instances représentatives nationales des étudiants en médecine, médecine dentaire et pharmacie. Ce document reconnaissait la légitimité de ces structures et invitait les facultés à les intégrer dans leurs règlements intérieurs.
« Si ce modèle traduit une orientation positive et une volonté de renforcer la confiance institutionnelle, il serait logique de le généraliser à tous les établissements d’enseignement supérieur, et non de le supprimer », martèlent les organisations étudiantes, qui y voient un reniement des engagements pris.
Un calendrier contesté
Le timing choisi pour présenter ce projet de loi alimente également la colère. Adopté en pleine période estivale, pendant les vacances universitaires, le texte a été élaboré sans que les instances étudiantes élues et les conseils pédagogiques puissent s’exprimer sur cette réforme majeure.
Les étudiants dénoncent une stratégie visant à « contourner le débat public » sur un dossier pourtant stratégique pour l’avenir de l’université marocaine. Cette approche unilatérale compromet, selon eux, toute possibilité de dialogue constructif.
La représentativité, pilier de la démocratie universitaire
Au-delà de la dimension juridique, les coordinations défendent une vision de l’université comme espace démocratique. « Les étudiants ne sont pas de simples récepteurs, mais de véritables partenaires dans la prise de décision et l’amélioration des conditions de formation », affirment-elles.
Pour eux, l’existence d’instances représentatives légitimes et actives ne constitue pas seulement un droit constitutionnel : c’est un levier essentiel pour développer la pratique démocratique au sein des établissements. Leur implication renforce la cohésion entre les composantes universitaires et contribue à bâtir une université publique forte, inclusive et en phase avec les aspirations de la société.
Le spectre de la privatisation
L’une des inquiétudes majeures concerne le risque de « privatisation déguisée » de l’enseignement supérieur public. Selon les coordinations, certaines dispositions du projet de loi, bien que formulées de manière indirecte, ouvrent la voie à une « marchandisation » de l’université.
Cette orientation menacerait le principe constitutionnel de gratuité de l’enseignement, exclurait une large frange d’étudiants aux moyens financiers limités et réduirait l’université à une logique commerciale, en rupture avec sa mission scientifique, humaine et sociale. Pour les organisations étudiantes, c’est l’accessibilité même de l’enseignement supérieur qui est en jeu.
Un rejet catégorique et des revendications claires
Face à cette situation, les coordinations adoptent une position ferme. Elles rejettent catégoriquement « l’approche unilatérale » qui a marqué l’élaboration du projet de loi 59.24 et formulent des revendications précises :
- Adoption d’une approche participative impliquant l’ensemble des acteurs universitaires
- Abandon de toute tentative de privatisation, directe ou indirecte
- Préservation des articles 71 et 72 de la loi 01.00, garants de la liberté d’organisation étudiante
- Reconnaissance du rôle des instances représentatives comme outils essentiels pour défendre les droits et améliorer la vie universitaire
Un plan d’action pour la rentrée
Les organisations ne comptent pas en rester là. Elles annoncent l’envoi de courriers officiels au ministère et à la présidence du gouvernement, tout en se déclarant prêtes à engager des grèves et des actions de protestation dès la rentrée universitaire si leurs revendications ne sont pas entendues.
« Nous sommes déterminés à mener toutes les formes de lutte légitimes pour défendre nos droits », affirment-elles, conscientes que la rentrée 2025-2026 pourrait être marquée par d’importantes tensions dans un secteur déjà fragilisé.
L’avenir de l’université publique en débat
Au-delà de la mobilisation immédiate, c’est bien l’avenir même de l’université publique marocaine qui se trouve au cœur du débat. Pour les étudiants, celle-ci « doit rester un espace démocratique, inclusif et accessible, fidèle à sa mission de formation et d’émancipation sociale ».
La question qui se pose désormais : les autorités sauront-elles entendre ces voix étudiantes et ouvrir un véritable dialogue sur cette réforme ? Ou bien faudra-t-il, une fois de plus, que les débats se déplacent des amphithéâtres vers la rue ? La rentrée universitaire apportera sans doute des éléments de réponse à cette interrogation qui dépasse largement les seuls campus pour toucher à la conception même du service public d’enseignement supérieur au Maroc.



